Comment travaillerons-nous demain ?

Extrême fragmentation du travail, automatisation, marketplace, individualisation et insubordination : les cinq tendances lourdes de l’évolution du travail à l’ère digitale selon Martin Richer.

La fragmentation du travail.

La fragmentation du travail et la hiérarchisation permettent à l’amont de l’entreprise de se concentrer sur la recherche, le développement et l’industrialisation, tandis que l’aval se consacre à la commercialisation, au service après-vente et à la recyclabilité. Cette distribution des tâches conduit à une augmentation de la sous-traitance et de l’externalisation, ce qui, à l’avenir, aura plusieurs conséquences : d’une part, « en 2020, la moitié des personnes sur lesquelles une entreprise s’appuie[ra] pour développer son activité ne seront pas des salariés qui travaille[ront] pour elle» ; d’autre part, la fragmentation intensifiera le travail. Celui-ci sera d’autant plus intensifié que la technologie entrera en compte car elle augmente la charge mentale de l’employé devant s’efforcer de se concentrer dans un environnement dispersé entre réseaux sociaux et autres applications, et ce sans compter sur les interruptions liées aux smartphones de chacun. Aussi, la recomposition des chaînes de valeur à l’échelle internationale entraîneront des délocalisations et relocalisations partielles.

L’automatisation du travail

L’insertion de la robotique et la déshumanisation de certaines tâches conduisent peu à peu à une autonomisation et à une polarisation des tâches dans les pays développés. Cependant, contrairement aux autres pays avancés, la France peine à mettre en place une autonomie découlant de l’automatisation. Ces quarante dernières années, toutes les catégories socioprofessionnelles en France ont vu leur autonomie se réduire, le système français ne parvenant pas à séparer l’exécutif de la conception, ce qui augmentera à la longue la tension des employés et freinera la compétitivité de l’entreprise. En outre, la standardisation des tâches conduira à un appauvrissement du travail pour le travailleur, et du produit final pour le consommateur. Le modèle allemand de l’usine 4.0 est intéressant car il intègre la volonté du consommateur aux nouvelles technologies. En commercialisant un design numérisé et en offrant davantage de possibilités de personnalisation des produits par le consommateur, ces entreprises permettent aux employés d’augmenter leur créativité en collaborant avec la robotique en s’intégrant pleinement dans la révolution numérique de notre siècle.

La plate-formisation du travail

La plate-formisation est la gestion des tâches « par un système informatisé qui organise la rencontre entre une multitude de vendeurs de travail et une seconde multitude d’acheteurs » (telles que Fiveer, TaskRabbit, Freelance.com, Foule Factory etc.). La plate-formisation augmente la séparation des tâches tayloriste et contribue à la mondialisation du marché mais également à l’effacement des contrats de travail. Ces plateformes « créent des formes nouvelles de travail, hors de la structure classique de l’entreprise, hors de son lieu et de son temps, et sans sa rémunération salariée et la protection qui y est attachée ». Cependant, ces nouvelles formes de travail sont à géométrie variable. La coopération et l’innovation sont primordiales dans ces nouvelles formes d’emploi, les activités et les intervenants y sont multiples et il leur est impératif de communiquer et de savoir faire face aux aléas pour que ce système fonctionne : c’est en cela que le vivant est et restera préservé dans la plate-formisation. Celle-ci ne peut effacer le travail de proximité aux côtés du client, de l’usager et du patient, et même lorsque le travail est plate-formisé, il peut devenir si prenant qu’il devient indissociable de l’humain, ce qui ira toujours à l’encontre de la massification du travail et la volonté tayloriste d’interchanger les travailleurs. Le site Internet https://www.objectif-manager.com/ propose une application originale de ce principe en mettant en relation directement en relation des consultants et formateurs avec leur clients.

L’individualisation du travail

L’individualisation est « une recherche d’autonomie et de valorisation des choix individuels » (P. Bréchon) à ne pas confondre avec l’individualisme désignant un repli sur soi. Nous retrouvons cette tendance dans le quantified self, cette collecte des données corporelles des individus connectée à leurs appareils numériques. Les équipements des travailleurs de demain en seront le reflet : bracelets électroniques, capteurs, lunettes connectées, etc. Cependant, ce recentrement sur l’individu n’empêche pas la solidarité au travail et l’émergence de contre-pouvoirs. Ces derniers peuvent même éclore grâce à la technologie : le syndicat américain Freelancers Union ou le mouvement allemand FairCrowdWorkWatch s’organisent tous deux sur des réseaux et plate-formes pour faire entendre leurs droits et améliorer leurs conditions de travail. La suite logique de l’individualisation est l’étape de la singularisation, « c’est-à-dire ce qui nous fait passer de l’individu au travail à la personne ». Elle est facilitée par l’augmentation de la subjectivité dans notre travail : la personnalité des travailleurs tend à prendre le pas sur le travail lui-même, les travailleurs de l’ère numérique se formant continuellement et orientant davantage leur carrière selon leur personnalité. Cependant, les travailleurs les moins qualifiés souffrent de cette activité multiple mettant à mal le cadre spatial et temporel du travail.

La fin du principe de Subordination

De nos jours, l’élévation du niveau de formation ne va plus de pair avec la subordination classique au travail, la hausse du niveau de formation est en corrélation avec une attente d’épanouissement et d’autonomisation plus forte. Bien qu’ils soient contraints de changer d’emploi tout au long de leur vie, les jeunes diplômés recherchent de la reconnaissance et de l’autonomie par le travail. Ces besoins sont couplés à une volonté de réussir sa vie plus importante que celle de se plier aux règles d’un patron, ce qui conduira les individus à vivre le travail comme une activité changeante dans une société où le temps libre s’organise tout en souplesse et où, a contrario, la hiérarchie et la collectivité impliquée par le travail vont à l’encontre des désirs de chacun. A l’avenir, les activités prendront davantage d’importance que le travail, celui-ci deviendra une activité comme une autre et le droit du travail n’aura d’autre choix que de s’adapter en « droit de l’activité professionnelle, regroupant tous les travailleurs, du plus subordonné juridiquement au plus indépendant économiquement ». Systèmes de formation et de protection sociale devront donc être repensés afin de s’adapter à cette intermittence et à l’anxiété qui pourrait en découler. En s’appropriant les nouvelles technologies et en redéfinissant une nouvelle manière de vivre au travail, ces tensions pourront être résolues.

Entre difficultés et opportunités, le travail de demain sera ainsi porteur d’angoisses mais également de nouvelles possibilités.


RICHER, Martin « Comment travaillerons-nous demain ? Cinq tendances lourdes d’évolution du travail », Futuribles numéro 422, janvier-février 2018.

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